• 43 Les avariés ou l'étudiant privé de notariat (E. Brieux. 1903)

     

     

     

    Les Avariés, d’Eugène Brieux, 1903 (Paris, Librairie illustrée. Illustrations d’Édouard-Auguste Carrier).

    1 Les Avariés, d’Eugène Brieux, 1903 (Paris, Librairie illustrée. Illustrations d’Édouard-Auguste Carrier).

     

    L’avarié (Georges Dupont) : — Mais, monsieur le docteur, répondit-il, pour me faire une situation. Mon père était notaire, et, paraît-il, avant sa mort, il avait exprimé le désir que j'épouse ma cousine, dont la dot va me permettre de tenter quelque chose (acquérir une étude d’avoué ou de notaire), — un beau parti, monsieur le docteur, — une jeune fille charmante que j'adore, — car notez bien que je l'adore, — et j'en suis, je crois pouvoir le dire, tendrement aimé. Tout, j'avais tout pour vivre dans une tranquille félicité. Monsieur, ceux qui me connaissent m'enviaient... Et il a fallu que des camarades imbéciles m'entraînent après le dîner d'enterrement de ma vie de garçon... Et voilà où j'en suis... Je n'ai pas de chance, je n'ai jamais eu de chance. J'en connais qui mènent une vie de débauchés. Il ne leur arrive rien, à ces animaux-là... Moi, pour un malheureux écart, voilà mon avenir perdu, mon existence empoisonnée... Qu'est-ce que je vais devenir?... Tout le monde me fuira... Je suis un paria, un pestiféré... Alors? Est-ce qu'il ne vaut pas mieux que je disparaisse? Au moins je ne souffrirai plus ! Vous voyez bien qu'il n'y a personne de plus malheureux que moi !... Il n’y a personne, je vous le dis, monsieur, il n’y a personne ! 

     

     

     

     

    Le joyeux étudiant en Droit au Quartier Latin (dessin de Xavier Sager).

         2 Le joyeux étudiant en Droit au Quartier Latin (dessin de Xavier Sager).

     

    De l’accès de l’étudiant à la vérole et au notariat. Dans ce roman dramatique, notre triste héros, Georges Dupont, étudiant en Droit et fils de notaire, attrape la syphilis, une maladie sexuellement transmissible, après un rapport avec une femme livrée à l’impudicité dans un lieu qui ne se peut pas nommer honnêtement (cabinet particulier ou maison close) où il avait enterré sa vie de garçon avant son mariage avec sa cousine Henriette.

     

     

     

     

           Syphilis (Le Rire, 20 janvier 1906, dessin d'Albert Guillaume)

    3 - Alors docteur, vous croyez que je peux dire à ma fiancée que j’ai attrapé ça dans un roman d’un cabinet particulier… de lecture ? (Le Rire, 20 janvier 1906, dessin d’Albert Guillaume).

     

     Devenu l’avarié, et malgré l’avis de son médecin de famille soucieux de la contagion, il épousa quand même sa cousine dont il était amoureux et dont la dote devait lui permettre d’acquérir, à Paris, une belle et riche étude d’avoué ou de notaire. Par malheur, il lui transmit, à son tour, la syphilis, et ils mirent au monde une petite-fille qui se révéla rapidement atteinte, elle aussi, de cette maladie (La vérole, nom vulgaire de la syphilis, se communique, et l’on a trop d’exemples d’enfants qui sont, même en naissant, les victimes de la débauche de leurs parents.  Buffon, Hist. Ani. Œuv. T. IV, p. 118).

     

     

     

     

     

    Eugène Brieux, auteur dramatique (gravure de Rousset, revue L’Instantané, n° 53 du 30 novembre 1903).

    4 Eugène Brieux, auteur dramatique (gravure de Rousset, revue L’Instantané, n° 53 du 30 novembre 1903).

     

     

    D’hier à aujourd’hui. Voici donc la maladie la plus « honteuse » au dix-neuvième siècle, aussi dénommée « grosse vérole », ou, simplement « vérole », révélée sous la plume d’Eugène Brieux dans le milieu pour le moins austère du droit et du notariat, alors même qu’elle était plutôt l’apanage de nos militaires et grands écrivains (Baudelaire, Maupassant, Daudet…), et de quelques millions d’anonymes de divers autres milieux (sur sept hommes, il y avait, au moins, un syphilitique). Mais que le lecteur de ce blog, futur ou actuel homme de lois, se rassure, la syphilis se traite aujourd’hui, simplement et efficacement, avec l’administration d’antibiotiques, en particulier la  pénicilline arrivée en 1943.

     

     

     

     

    Le Bureau de la Censure

                            5 Le Bureau de la Censure - Ne bougeons plus !

     

    « J’ai besoin d’un remède et non pas de censure » (Mairet, Solim. I, 2). On ajoutera que le roman de Brieux était tiré, presque mot à mot, de sa pièce de théâtre éponyme en trois actes qui avait été répétée, en novembre 1901, au théâtre Antoine, avant d’être interdite en France par la censure. En effet, véritable pièce à thèse traitant d’un sujet tabou à l’époque, Eugène Brieux y dénonçait l’égoïsme, l’indifférence et l’hypocrisie du monde politique et de la bourgeoisie qui faisaient semblant d’ignorer la syphilis. Toutefois, la pièce connut un grand succès en Allemagne, en Suisse, en Scandinavie et en Belgique où elle fut jouée, le 6 mars 1902, au théâtre du Gymnase de Liège, et, le lendemain, à Bruxelles. La censure ayant été levée, elle put enfin être jouée pour la première fois à Paris, au théâtre Antoine, le 22 février 1905.

     

     

     

     

    Théâtre complet de Brieux. Tome VI : Les avariés… (Librairie Stock. 1923).

    6 Théâtre complet de Brieux. Tome VI : Les avariés… (Librairie Stock. 1923).

     

    Cette pièce est en accès libre sur le site gallica.bnf.fr., sous ce lien :

    https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5682008k?rk=321890;0 

     

     

     

     

    Grand roman dramatique inédit : Les Avariés, tiré de la pièce de Brieux interdite par la censure.

    7 Grand roman dramatique inédit : Les Avariés, tiré de la pièce de Brieux interdite par la censure.

     

    Le roman tiré de la pièce est lui aussi en accès libre, sur le site gallica.bnf.fr., sous cet autre lien :

     

    https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55388980?rk=107296;4 

     

        Aussi me conterai-je de recopier le texte d’une publicité faite à ce livre par son éditeur de Paris, la Librairie illustrée, lors de sa parution en 1903, que j’ai déniché sur la « toile » :

     

    Nul n'a oublié l'émotion profonde et universelle que suscita, l'an dernier, la pièce de Brieux « LES AVARIÉS », interdite par la censure.

     

    Transportée sur les scènes de l'étranger, partout elle fut un triomphe pour l’auteur ; mais en Allemagne, en Suisse, et en Belgique particulièrement, l'enthousiasme fût prodigieux.

     

         En France, le courage de l'auteur, qui, le premier, osait parler ouvertement d'une maladie qualifiée jusqu'ici de « honteuse » fut admiré, et des administrations officielles lui rendirent hommage. C'est ainsi que le Ministre de la Guerre adressa à tous les généraux, en avril 1902, une circulaire spéciale pour inviter les hommes à avouer ce qui n'était ni une honte ni un crime, afin de leur faciliter les moyens de guérir et défendre les humiliations ridicules infligées aux soldats atteints.

     

         De cette pièce, œuvre noble et saine, il a été tiré un roman populaire, où sont dépeints les drames intimes, les situations tragiques, les mystères inexpliqués qui, souvent, se déroulent dans les milieux les plus divers, et dont l'origine remonte à ces « avaries » premières, insuffisamment suivies et malheureusement inavouées.

     

         LES AVARIÉS, c'est une histoire vraie, palpitante d'émotion dramatique, dont tous les personnages ont vécu ou vivent encore, c'est le roman véridique d'une exquise histoire d'amour, détruite par la faute d'une victime de cette maladie universelle. C'est l'union brisée de deux cœurs tendrement unis; c'est aussi l'histoire de deux charmants enfants, innocentes victimes, tendres et mignonnes créatures, qui renaissent enfin à la vie et au bonheur.

     

         Dans ce roman, où tous les cas d'avaries ont été décrits et traités avec leurs conséquences émouvantes et tragiques, le lecteur assiste au calvaire d'un homme et à l'histoire atrocement douloureuse d'une épouse surprise dans son affection et dans sa confiance, blessée aux sources les plus intimes de son être.

     

       Œuvre tour à tour terrifiante, attendrissante, et par dessus tout généreuse, LES AVARIÉS traitent des secrets les plus cachés, fouillent les alcôves les plus intimes, dénoncent les plus poignantes douleurs, mais se terminent dans une apothéose de bonté, de miséricorde et.de pardon.

     

     

         C'est le roman d'angoisse et de tendresse, dont le succès sera prodigieux, parce que, tout en révélant les pires atrocités contre lesquelles aucune créature humaine ne peut se prétendre garantie, il dévoile les moyens de les prévenir, de les combattre, ou mieux, de les éviter.


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