• LX. La Faculté de Droit de Paris sous l’Occupation (3) 1940-1941

     

     

    Chapitre LX (ou 60). La Faculté de Droit de Paris sous l’Occupation (3/7) : 1940-1941 

     

     

    Étudiants devant l’entrée de la Faculté de Droit, rue Saint-Jacques (c. 1940).

          1. Etudiants à l'entrée de la Faculté de Droit, rue Saint-Jacques (c. 1940).

     

    Chefs des Gouvernements du régime de Vichy. Sous l’autorité du Maréchal Philippe Pétain, chef de l’État français :

       Pierre Laval du 16 juillet 1940 au 13 décembre 1940 ;

       Pierre-Étienne Flandin du 14 décembre 1940 au 9 février 1941 (docteur en Droit de l'Université de Paris et avocat à la Cour d'appel avant la Première Guerre mondiale);

       Amiral François Darlan du 10 février 1941 au 18 avril 1942 ;

       Pierre Laval du 18 avril 1942 au 19 août 1944.

     

    Recteurs de l’Académie de Paris sous l’Occupation :

        Gustave Roussy, du 23 septembre 1937 au 12 novembre 1940 (Professeur à la Faculté de médecine de Paris. Secrétaire d’État à l’Éducation nationale, à la Libération) ;

       Jérôme Carcopino, du 12 novembre 1940 au 26 février 1941 (Professeur d’Histoire romaine à la Sorbonne. Secrétaire d'État à l'Instruction publique, en février 1941) ;

        Charles Maurain, du 26 février 1941 au 30 septembre 1941 (Professeur à la Faculté des sciences de Paris. Doyen) ;

        Gilbert Gidel, du 1er octobre 1941 au 19 août 1944 (Professeur à la Faculté de Droit de Paris. Doyen par intérim en 1940 et en 1944/1945).

     

    Professeurs de la Faculté de Droit de Paris à Vichy : 

       Doyen Georges Ripert (1880-1958), secrétaire d’État à l’Instruction publique et à la Jeunesse du 16 juillet 1940 au 13 décembre 1940 ;

       Joseph Hamel (1880-1962), directeur du cabinet de Georges Ripert ;

      Jules Basdevant (1877-1968), conseiller du ministre des Affaires étrangères (Pierre-Étienne Flandin puis Amiral François Darlan) jusqu’au 29 mai 1941 ;

       Joseph Barthélémy (1874-1945), Garde des Sceaux, ministre de la Justice, du 27 janvier 1941 au 26 mars 1943 ;

     Joseph Grandclaude (1887-1950), directeur du cabinet de Joseph Barthélémy ;

       Achille Mestre (1874-1960), chargé de mission auprès du secrétariat général de la Jeunesse.

     

    Professeurs de la Faculté de Droit de Paris en poste sous l’Occupation : voir le prochain chapitre LXI (ou 61). La Faculté de Droit de Paris sous l’Occupation (4/6)1942-1944.

     

     

     

    Gustave Roussy, Recteur de l’Académie de Paris, chargé de l’accueil de l’Occupant allemand en août 1940 (source : BIUM Paris).

     2 Gustave Roussy, Recteur de l’Académie de Paris, chargé de l’accueil de l’Occupant allemand en août 1940 (source : BIUM Paris).

     

     

     

         Fermeture et réouverture de la Faculté de Droit. De mai à septembre 1940, au cours de la « Bataille de France » et au tout début de l’Occupation de Paris, l’Université et ses différentes composantes furent fermées. Aussi, en août 1940, en l’absence de Doyens et de Professeurs des Facultés disponibles, la charge de l’accueil des autorités allemandes incomba-t-elle à Gustave Roussy*, Recteur de l’Académie de Paris depuis octobre 1937.

     

    *Gustave Roussy (1874-1948), Professeur d’anatomie pathologique à la Faculté de Médecine de Paris, fut démis de sa fonction de Recteur de l’Académie de Paris par le Gouvernement de Vichy (arrêté du 12 novembre du Doyen Georges Ripert, secrétaire d’État à l’Instruction publique et à la Jeunesse). Il lui était reproché de n’avoir pu empêcher la manifestation du 11 novembre 1940 des lycéens et étudiants parisiens en hommage au Soldat Inconnu, manifestation qui avait été interdite par les autorités allemandes (voir ci-après). Toutefois, le Conseil d’État, le 26 février 1941, décida de ne pas le déchoir de ses droits en tant que Français né à l’étranger (en Suisse), en raison de ses services  pendant la Première Guerre mondiale comme médecin militaire de réserve ayant reçu, à ce titre, la Croix d’officier de la Légion d’honneur (Archives nationales, F 25346, dossier de Gustave Roussy).

     

         À la Libération, Gustave Roussy retrouvera sa charge rectorale (le 24 novembre 1944), et sera fait Grand Officier de la Légion d’honneur (le 31 juillet 1946). Mais, suite à une enquête des services du Ministère des Finances ouverte pour « transport illicite d’argent entre la Suisse et la France », il sera démis de sa charge de Recteur en mai 1947. Il bénéficiera d’un non-lieu au mois de mai de l’année 1948. Marqué par la campagne de calomnie dont il avait été victime, il se suicidera le 30 septembre de la même année. Un décret du 1er avril 1950 du Président du Conseil Georges Bidault le réhabilitera en donnant son nom au célèbre Institut du Cancer de Villejuif qu’il avait créé et dirigé depuis 1934.

     

     

     

         Rentrée solennelle du 14 octobre 1940. La Faculté de Droit ne rouvrit ses portes qu’en septembre 1940 pour permettre l’accueil de ses professeurs et l’inscription de ses étudiants qui n’avaient pas été mobilisés sous les drapeaux (ou engagés volontaires pour les moins de vingt ans). La rentrée solennelle eut lieu le 14 octobre 1940. Cette journée fut en partie consacrée à la lecture de plusieurs Appels du Maréchal Philippe Pétain au peuple de France*, déjà diffusés à la radio, au mois de juin.

     

    *Appel du Maréchal Pétain du 20 juin 1940. «Français ! J’ai demandé à nos adversaires de mettre fin aux hostilités. Le gouvernement a désigné mercredi les plénipotentiaires chargés de recueillir leurs conditions.

    J’ai pris cette décision, dure au cœur d’un soldat parce que la situation militaire l’imposait. Nous espérions résister sur la ligne de la Somme et de l’Aisne. Le général Weygand avait regroupé nos forces. Son nom seul présageait la victoire. Pourtant la ligne a cédé et la pression ennemie a contraint nos troupes à la retraite.

    Dès le 13 juin, la demande d’armistice était inévitable. Cet échec vous a surpris. Vous souvenant de 1914 et de 1918, vous en cherchez les raisons. Je vais vous les dire.

    Le 1er mai 1917, nous avions encore 3 280 000 hommes aux armées, malgré trois ans de combats meurtriers. À la veille de la bataille actuelle, nous en avions 500 000 de moins. En mai 1918, nous avions 85 divisions britanniques ; en mai 1940, il n’y en avait que 10. En 1918, nous avions avec nous les 58 divisions italiennes et les 42 divisions américaines. L’infériorité de notre matériel a été plus grande encore que celle de nos effectifs. L’aviation française a livré à un contre six ses combats. Moins forts qu’il y a vingt-deux ans, nous avions aussi moins d’amis. Trop peu d’enfants, trop peu d’armes, trop peu d’alliés, voilà les causes de notre défaite.

    Le peuple français ne conteste pas ses échecs. Tous les peuples ont connu tour à tour des succès et des revers. C’est par la manière dont ils réagissent qu’ils se montrent faibles ou grands. Nous tirerons la leçon des batailles perdues. Depuis la victoire, l’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu’on a servi. On a voulu épargner l’effort ; on rencontre aujourd’hui le malheur.

    J’ai été avec vous dans les jours glorieux. Chef du Gouvernement, je suis et resterai avec vous dans les jours sombres. Soyez à mes côtés. Le combat reste le même. Il s’agit de la France, de son sol, de ses fils.»

     

     

     

    Le professeur Gilbert Gidel, Doyen par intérim de la Faculté de Droit en septembre 1940

    3 Le professeur Gilbert Gidel, Doyen par intérim de la Faculté de Droit en septembre 1940.

     

         À sa réouverture, la Faculté de Droit de Paris fut placée sous l’autorité provisoire du professeur Gilbert Gidel*, assesseur du Doyen en titre Georges Ripert qui venait d’être nommé, le 6 septembre 1940, secrétaire d’État à l’Instruction publique et à la Jeunesse dans le premier Gouvernement Laval installé à Vichy. 

     

    *Gilbert Gidel, ancien licencié et docteur de la Faculté de Droit de Paris,  y fut nommé professeur en 1920. Il assuma la fonction décanale jusqu’au retour de Georges Ripert, au début de l’année 1941. Nommé, en octobre 1941,  Recteur de l’Académie de Paris, il exerça cette fonction jusqu’au 19 août 1944, jour où il en fut démis en raison notamment de sa fidélité au régime de Vichy et de sa participation aux travaux de la Commission d’étude des questions de jeunesse en mars 1942. Comme la plupart des hauts fonctionnaires poursuivis à la Libération, il bénéficiera d’un non lieu.

     

     

     

    LX. La Faculté de Droit de Paris sous l’Occupation (3) 1940-1941

                                 4 Deux jeunes filles étudiantes à Paris en 1940

     

         Nombre d’étudiantes et d’étudiants inscrits. À la rentrée de l’année universitaire 1940/1941, la Faculté de Droit de Paris comptait 7222 étudiants, dont 1796 femmes et 5426 hommes, contre 8729 étudiants l’année précédente, dont 1602 femmes et 7157 hommes.

     

         Cette diminution des effectifs s’explique pour au moins deux raisons :  

     

       - D’une part, l’enrôlement sous les drapeaux des étudiants-garçons de plus de 20 ans, suivi, pour les uns, de leur emprisonnement dans des camps en Allemagne jusqu’à la fin de la guerre (plus de deux millions de soldats français), et, pour les autres, non capturés, de leur démobilisation jusqu’en novembre 1940 (entre 1 700 000 et 1 800 000 soldats).

     

     

       - D’autre part, du départ précipité d’étudiants Juifs, avec ou sans leur famille, en zone libre ou à l’étranger, à cause de l’antisémitisme ambiant et du développement du système concentrationnaire de l’Allemagne nazie.

     

     

       En revanche, la baisse du nombre d’étudiants en Droit ne semble pas être en relation avec l’exode que connut Paris au tout début de la guerre. Car, en en effet, les centaines de milliers (plus d’un million) de Parisiens qui avaient quitté précipitamment la capitale en mai et juin 1940, y revinrent, pour la plupart, entre la fin du mois de juillet et la fin du mois d’août.

     

     

     

     

    Carte d’étudiant de deuxième année de licence de la Faculté de Droit de Paris (1941/1942)

    5 Carte d’étudiant de deuxième année de licence de la Faculté de Droit de Paris (1941/1942).

     

         La Faculté de Droit de Paris comptera 10 131 étudiants en 1941/1942, dont 2 385 femmes et 7 746 hommes.

       En 1942/1943, elle comptera 14 803 étudiants, dont 3 362 femmes et 11 441 hommes.

     

     

     

     

    Appel des étudiants à manifester, le 11 novembre 1940, en l’honneur du Soldat Inconnu (tract retranscrit dans les Facultés de l’Université de Paris).

    6 Appel des étudiants à manifester, le 11 novembre 1940, en l’honneur du Soldat Inconnu (tract retranscrit dans les Facultés de l’Université de Paris).

     

    « Étudiant de France !
    Le 11 novembre est resté pour toi jour de Fête nationale
    Malgré l'ordre des autorités opprimantes, il sera Jour de recueillement.
    Tu n'assisteras à aucun cours.
    Tu iras honorer le Soldat Inconnu, 17 h 30.
    Le 11 novembre 1918 fut le jour d'une grande victoire.
    Le 11 novembre 1940 sera le signal d'une plus grande encore.
    Tous les étudiants sont solidaires pour que
    Vive la France !
    Recopie ces lignes et diffuse-les. »

     

     

        Implication des étudiants en Droit à la manifestation du 11 novembre 1940. La reprise des cours à la Faculté de Droit de Paris, le 14 octobre 1940, fut contrariée en raison de la participation de plusieurs de ses étudiants à la préparation de la manifestation du 11 novembre 1940 pour commémorer la victoire de 1918 sur l’Allemagne en fleurissant la statue de Georges Clémenceau, au bas des Champs-Elysées, et la tombe du Soldat Inconnu, devant l’Arc de Triomphe.

     

       Cette commémoration allait à l’encontre d’une ordonnance allemande du 20 juin 1940 interdisant toute manifestation dans la capitale, et elle entrait dans le champ d’application d’un décret-loi du 23 octobre 1935 qui prévoyait des sanctions correctionnelles à l’encontre des participants à une manifestation non déclarée ou interdite. Des lettres, anonymes ou non, dénoncèrent alors aux autorités d’Occupation et au préfet de police de Paris, Roger Langeron, les préparatifs de cette manifestation dans plusieurs lycées (Janson de Sailly, Carnot, Condorcet, Buffon, Chaptal, Voltaire, Saint-Louis et Henri IV), et Facultés de la capitale.

     

          Au sein même de la Faculté de Droit de Paris, des étudiants, proches de l’Action française et du Comité de la Corpo de Droit, avaient envisagé, dans un premier temps, de manifester devant le monument aux étudiants et anciens étudiants de la Faculté de Droit, Morts pour la France en 1914-1918, qui se trouve dans le hall d’entrée, côté rue Saint-Jacques (voir le chapitre LIV (ou 54) : La Faculté de Droit de Paris et la guerre de 14-18 (4/4) : Étudiants et Professeur Morts pour la France).

     

     

         L’un des initiateurs de ce projet était Jean Elstein-Langevin*, un étudiant en Droit de deuxième année de retour du front où il avait combattu comme engagé volontaire à l’âge de dix-huit ans. Mais l’opposition catégorique du Doyen de la Faculté de Droit amena les étudiants en Droit à abandonner cette action et à s’associer au mouvement qui se dessinait dans d’autres établissements d’enseignement avec l’affichage et la distribution de tracts retranscrits à la main appelant à une manifestation vers l’Arc de Triomphe, le jour sacré du l1 novembre.

     

       *Jean Ebstein-Langevin est né le 1er avril 1921 à Strasbourg où il milita, dès l’âge treize ans, dans le mouvement des Jeunesses Royalistes d’Alsace. Trop jeune pour être mobilisé lors de la Seconde Guerre mondiale (moins de vingt ans), il contourna cette exclusion en s’engageant comme volontaire sous les drapeaux à l’âge de dix-huit ans. Il participa alors à la campagne de Belgique et des Flandres. Emporté dans la déroute de l’armée française, il échappa à l’emprisonnement des soldats vaincus et à leur déportation dans les camps en Allemagne, et put embarquer avec les troupes alliées sur les plages et le port de Dunkerque vers l’Angleterre, entre le 26 mai et le 3 juin 1940 (environ 200 000 soldats britanniques et 140 000 soldats français furent évacués). Il fut démobilisé, le 1er juillet 1940, comme la plupart des soldats français (seuls 100 000 soldats de l’Armée française furent maintenus, désarmés, en zone libre).

        De retour en France, il s’inscrivit, en septembre 1940, à la Faculté de Droit de Paris, en deuxième année de licence, ainsi qu’à l’École libre des sciences politiques. Aussitôt, il participa à l’organisation du comité de la Corpo de droit au sein de la Faculté de Droit, dont il devint le vice-président (son camarade André Pertuzio en fut le président). Il s’investit immédiatement, non pas dans les cours de Droit dispensés, à compter du 14 Octobre, par ses Professeurs, mais dans la préparation de la célébration interdite du 11 novembre en hommage aux soldats français vainqueurs de l’armée allemande lors de la Première Guerre mondiale. Il fut ainsi l’un des initiateurs secrets de ce mouvement de résistance contre l’Occupant allemand, avec des élèves et des étudiants d’autres établissements (Claude Bellanger, Pierre Lefranc, François Lescure, Claude Lalet, Roger Morais, Philippe Viannay, Robert Salmon, Alain Griotteray, André Pertuzio, décédé, le 16 janvier 2019, à l'âge de 97 ans,...). Après avoir rédigé les tracts appelant à cette manifestation et participé à celle-ci en personne, il ne reprit pas ses cours après la fermeture de la Faculté de Droit, du 13 novembre au 20 décembre 1940, immédiatement ordonnée par les autorités allemandes et françaises (voir ci-après)…

        …Il partit, au début de l’année 1941, en zone libre, à Lyon, et entra dans la Résistance au sein de l’Armée secrète. Avec ce réseau, il organisa l’évasion vers l’Afrique du Nord de plusieurs personnes, dont son camarade de la manifestation du 11 novembre, Pierre Lefranc. Il tenta, lui aussi, de rejoindre l’Afrique du Nord, via l’Espagne, en novembre 1942. Après avoir été interné, huit mois durant, en Espagne, il put enfin gagner l’Afrique du Nord et s’engager, en août 1943, dans les Forces Françaises Libres (FFL) où il servit comme officier de renseignement dans la 1ère armée.

         À la libération, ce jeune homme d’un courage supérieur, engagé volontaire sur le front, étudiant en Droit, co-organisateur de la manifestation du 11 novembre contre l’Occupant allemand, résistant gaulliste de la première-heure (et non des vingt-quatrièmes ou vingt-cinquième heures!), ne donna pas son âme pour bénéficier d’avantages. Honoré  des plus hautes décorations, il s’engagea dans le mouvement associatif en fondant notamment, en 1947, le Comité français pour la défense des Droits de l'homme, chargé de dénoncer les excès de l’épuration et de défendre la Mémoire du maréchal Pétain.

        Puis il devint l’un des directeurs de la Compagnie française de téléphonie, avant de reprendre, à l’âge de soixante ans, des études à l’Université de Paris pour devenir avocat au barreau de Paris (à cette fin, il rédigea, en 1980, un mémoire de DEA intitulé « Le principe de légitimité et le conflit entre deux légitimités prétendues : Vichy et de Gaulle »). Il défendit notamment, à partir de 1994, devant la Cour européenne des Droit de l’Homme, maître Jacques Isorni contre qui une plainte avait été déposée, en 1984,  par l’Association nationale des anciens combattant de la résistance, pour avoir publié dans le journal Le Monde un article intitulé « Français, vous avez la mémoire courte » dans lequel il exprimait sa fidélité au maréchal Pétain.

       Jean Ebstein-Langevin s’est éteint, en 1998.

      

     

     

    Le Matin, n° 20 682, du dimanche 10 novembre 1940. Communiqué de la préfecture de police de Paris en première page (source : gallica.bnf.fr.).

     

    LX. La Faculté de Droit de Paris sous l’Occupation (3) 1940-1941

    7 & 8. Le Matin, n° 20 682, du dimanche 10 novembre 1940. Communiqué de la préfecture de police de Paris (source : gallica.bnf.fr.).

     

       Tentatives d’étouffement de la révolte… Pour empêcher la manifestation du 11 novembre sur les Champs-Élysées et à l’Étoile, sans réelle organisation entre ses initiateurs, les journaux reçurent des autorités l’ordre de publier un communiqué aux termes duquel, il n’y aurait ni arrêt de travail à Paris et dans le département de la Seine, ni cérémonie officielle et qu’aucune démonstration publique ne serait tolérée (journaux datés du 10 novembre).

     

        Quant au Recteur de l’Académie de Paris, Gustave Roussy, destinataire, lui aussi, les 8 et 9 novembre, de lettres de dénonciation, tantôt anonymes, tantôt signées d’enseignants (sur l’une d’entre elles, conservée aux Archives nationales, Gustave Roussy écrivit : « merci du renseignement »), il fut obligé par les autorités d’adresser aux inspecteurs d’Académie, aux chefs d’établissements ainsi qu’aux Doyens des Facultés une circulaire leur rappelant l’interdiction de manifester. 

     

           mais la bêtise est plus fascinante que l’intelligence. Cette circulaire fut immédiatement lue ou affichée dans des lycées et Facultés, permettant ainsi à nombre de jeunes de quinze à vingt-cinq ans de prendre connaissance du rendez-vous « secret » dont ils ignoraient, pour la plupart, l’existence…, et donc de s’y associer !!!

     

     

         Le dimanche 10 novembre, le Recteur de l’Académie de Paris demanda aux Doyens des Facultés, dont celle de Droit, que : « plaques et monuments soient fleuris avant l’arrivée des étudiants, hors de leur présence ».

     

     

        Enfin, le 11 novembre, très tôt dans la matinée, des inspecteurs de police pénétrèrent dans plusieurs lycées et Facultés de Paris pour vérifier qu’aucun attroupement ne s’y formait en vue de la manifestation interdite.

     

     

     

    Étudiants aux croisements des avenues Georges V et des Champs-Élysées le 11 novembre 1940

    9 Étudiants aux croisements des avenues Georges V et des Champs-Élysées le 11 novembre 1940 (il s’agit des élèves de l’Institut agronomique).

          

       « Celui qui ne se rend pas a toujours raison contre celui qui se rend. » (Charles Péguy). Paradoxalement, les mesures d’intimidation des autorités renforcèrent la volonté des lycéens et des étudiants de s’opposer, par leur manifestation, à l’Occupant allemand. C’est ainsi que, le 11 novembre 1940, en milieu d’après-midi, entre 3 000 et 5 000 lycéens et étudiants parisiens, sur un nombre total de 50 000, remontèrent l’avenue des Champs-Élysées, avant de se rassembler devant l’Arc de Triomphe où ils déposèrent des gerbes et des bouquets de fleurs sur la tombe du Soldat inconnu.

     

     

     

     

    Lycéens et étudiants devant l’Arc de Triomphe le 11 novembre 1940

           10 Lycéens et étudiants devant l’Arc de Triomphe le 11 novembre 1940

     

     

         « Ô honte, qui jamais ne peut être effacée ! »  (Racine, Esther, III, 1). La réaction des autorités allemandes fut extrêmement violente. N’ayant pu empêcher les regroupements désordonnés des lycéens et étudiants dans la matinée et au début de l’après-midi du 11 novembre, les soldats allemands chargèrent, vers 18 heures, les jeunes manifestants aux Champs-Élysées et place de l’Étoile, n’hésitant pas à leur tirer dessus à bout portant avec fusils, mitrailleuses et grenades.

     

     

       Le lendemain, la radio de Londres fit état de la mort de plusieurs manifestants (le 28 novembre, elle évoquait 11 tués). Mais les témoins qui étaient présents sur les lieux ne mentionnèrent que des blessés par balles, dont certains très grièvement. Parmi ceux-ci : Raymond Bemelmans, un étudiant en Droit de dix-sept ans, Jean Colson, un élève de dix-sept ans en terminal au lycée Voltaire, Édouard Martin, âgé de dix-neuf ans, et Pierre Lefranc, un élève de dix-huit ans de l’École libre des sciences politiques, futur baron du gaullisme (Grand Croix de la Légion d’honneur et de l’Ordre national du mérite, Croix de guerre 1939-45, médaillé de la Résistance).

     

     

     

     

    Jérôme Carcopino*, nommé Recteur de l’Académie de Paris le 12 novembre 1940 (© Roger-Violl

    11 Jérôme Carcopino*, nommé Recteur de l’Académie de Paris le 12 novembre 1940 (© Roger-Viollet).

     

         « Mais ce sont des enfants ! ». Le soir même de la manifestation du 11 novembre, de nombreuses arrestations furent effectuées tant par les soldats allemands de la Wehrmacht que par la police de Paris. Selon diverses sources officielles, entre 105 et 150 personnes, pour l’essentiel des lycéens et des étudiants, et quelques autres manifestants plus âgés, furent ainsi arrêtées par les soldats allemands ou remises à ces derniers par la police de Paris.

     

        Certaines d’entre elles furent emmenées dans les postes de police et presqu’aussitôt libérées (au commissariat des Champs-Élysées, Marc Burgard, un étudiant arrêté en possession de six exemplaires du tract appelant à la manifestation, dira les avoir eus à la Faculté de Droit de Paris).

     

        D’autres personnes arrêtées furent incarcérées dans les prisons du Cherche-Midi et de la Santé, dans des conditions très pénibles (par exemple, un gardien de la prison de la Santé vint annoncer à Pierre Lefranc, grièvement blessé, qu’il serait fusillé le lendemain, à l’aube. En fait, il sera transféré à la prison de Fresnes). Toutefois, les plus jeunes de ces personnes furent libérées le 20 novembre, sans doute, suite aux interventions du nouveau Recteur de l’Académie de Paris, Jérôme Carcopino* et du Gouvernement de Vichy, qui ne souhaitaient pas ternir l’image de la nouvelle politique de collaboration entre l’Occupant allemand et les autorités françaises. Leurs camarades, plus âgés, furent libérés les 4 et 18 décembre.

     

    *Jérôme Carcopino (1881-1970), d’origine corse, fut, d’abord un tout jeune écolier de Paris, interne au collège Sainte-Barbe puis au lycée Henri-IV, avant d’entrer, en 1900,  à l’École normale supérieure.

         Juste après la Première Guerre mondiale (mobilisé comme lieutenant, promu capitaine en 1916, titulaire de la Légion d’honneur à titre militaire et de deux citations), il fut nommé, en 1920, Professeur d’histoire romaine à la Sorbonne. Plus tard, il accéda aux fonctions de directeur de l’École française de Rome (1937), de directeur de l’École normale supérieure (1940-1941 ; 1942-1944) ; de Recteur de l’Académie de Paris (du 12 novembre 1940 au 26 février 1941), et de secrétaire d'État à l'Instruction publique, dans le Gouvernement de l’Amiral Darlan, alors installé à Vichy (du 24 février 1941 au 18 avril 1842). En avril 1942, remplacé, dans le second Gouvernement de Pierre Laval, par Abel Bonnard, au poste de secrétaire d’État à l’Éducation nationale, il retrouva, à Paris, son poste de directeur de l’École normale supérieure.

         En août 1944, il sera révoqué de ses fonctions et emprisonné à Fresnes (libéré provisoire en février 1945), en raison de sa participation au régime de Vichy et de l’application qu’il y aurait fait des textes d’exclusion des Juifs et des francs-maçons des fonctions publiques (professeurs, magistrats...), et de limitation du nombre d’étudiants Juifs au sein des établissements d’enseignement. Le 11 juillet 1947, il bénéficiera d’un arrêt de non lieu de la Haute Cour de Justice pour services rendus à la Résistance.

     

     

     

    Paul Rivet, Professeur d’anthropologie au Muséum national d’histoire naturelle et à l’Institut d’Ethnographie de l’Université de Paris

    12 Paul Rivet, Professeur d’anthropologie au Muséum national d’histoire naturelle et à l’Institut d’Ethnographie de l’Université de Paris.

     

         « Des Hommes sacrifiés ». Mais comme il fallait des exemples de fermeté pour restaurer la dignité de l’armée allemande, des hommes furent sacrifiés.

        C’est ainsi que Gustave Roussy, qui n’avait su empêcher la manifestation du 11 novembre, fut, le lendemain même de celle-ci, révoqué de sa charge de Recteur de l’Académie de Paris (remplacé par Jérôme Carcopino), par arrêté du Doyen Georges Ripert, secrétaire d’État à l’Instruction publique et à la Jeunesse dans le premier Gouvernement Laval de Vichy.

       De même, Maurice Guyot, secrétaire général de l’Académie de Paris, fut relevé de ses fonctions.

         Ces sanctions administratives et politiques étonnèrent de nombreuses personnalités parmi lesquelles Paul Rivet (1876-1958), un médecin et ethnologue de grande renommée (il est à l’origine du musée de l’Homme du palais de Chaillot), qui avait été mobilisé comme médecin militaire sur le front lors de la guerre de 1914-1918. Paul Rivet, qui devint l’un des premiers résistants français (membre du groupe « réseau du musée de l’Homme »), adressa, le 14 novembre 1940, une lettre ouverte au Maréchal Pétain, qui lui vaudra d’être relevé de toutes ses fonctions (dans une précédente lettre ouverte, déjà adressée au Maréchal Pétain, il avait critiqué l’armistice avec l’Occupant allemand!).

     

    Lettre du 14 novembre 1940 de Paul Rivet au Maréchal Philippe Pétain. « La radio de l’État français nous a appris hier soir que Monsieur le recteur Roussy était relevé de ses fonctions. Cette décision du gouvernement a provoqué à Paris une émotion profonde […]. La raison en est que Monsieur Roussy, au moment des événements tragiques de juin, a joué à Paris et dans toute la région parisienne, un rôle éminent que le public n’a pas oublié. Resté presque seul à la tête de notre grande université, sans doyens, avec un corps enseignant dispersé par la tourmente, Monsieur Roussy a fait face à une situation dramatique avec un calme, une autorité, un courage qui lui ont assuré le respect et la reconnaissance […]. Pendant les longues semaines où Paris et la région parisienne sont restées complètement isolées, Monsieur Roussy fut en réalité le véritable ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts […], organisant les secours aux réfugiés, aux blessés, coordonnant les efforts de ceux qui voulaient assurer la continuité de la vie intellectuelle française […]. J’ai été le témoin des efforts désespérés que Monsieur Roussy a fait pour faire comprendre aux étudiants la nécessité de rester calme, de s’abstenir de toute manifestation ».

     

        Fermeture de l’Université de Paris, le 13 novembre 1940. Plus encore, sur ordre du commandant militaire allemand en France, Jérôme Carcopino, nouveau Recteur de l’Académie de Paris, prit la décision de fermeture de toutes les institutions universitaires de Paris à compter du 13 novembre et ce jusqu’à nouvel ordre. Il ordonna encore le recensement de tous les étudiants parisiens dans les commissariats de police où ils devaient pointer quotidiennement, ainsi que le renvoi, dans leur famille en province, des étudiants non domiciliés à Paris.

     

     

       Il s’en suivit de nouvelles manifestations, dans le cinquième arrondissement de Paris, qui donnèrent lieu à des arrestations de nombreux étudiants (plus de mille arrestations, le 21 novembre). Les listes nominatives des étudiants arrêtés, alors communiquées au Rectorat de Paris par la préfecture de police, font état de la « très forte implication des étudiants de la Faculté de Droit de Paris dans les incidents du 13 novembre » (Archives nationales. AJ/16/7116/7117/7118).

     

     

     

     

     

    Le professeur Georges Ripert, Doyen de la Faculté de Droit de Paris sous l’Occupation

    13 Le professeur Georges Ripert, Doyen de la Faculté de Droit de Paris sous l’Occupation (illustration de Mme Favrot-Houllevigue, extraite de l’ouvrage Nos Maîtres de la Faculté de Droit de Paris. LGDJ, 1931. En libre accès sur gallica.bnf.fr.).

     

        Réouverture de l’Université de Paris, le 20 décembre 1940. Enfin, une circulaire rectorale de Jérôme Carcopino, datée du 14 décembre 1940, ordonna la réouverture de l’Université de Paris au 20 décembre 1940. Les étudiants de la Faculté de Droit de Paris se remirent en conséquence au travail comme si tout était redevenu normal, sous la houlette du Doyen Georges Ripert tout juste revenu de Vichy (sur celui-ci, voir les Chapitres LV (ou 55): Quatre Doyens de 1922 à 1955, et LXIII (ou 63) : La Faculté de Droit de Paris sous l’Occupation (6/6): l’exclusion des Professeurs Juifs. 

     

     

     

    À l’immortelle mémoire…

                                             14. À l’immortelle mémoire…

     

           En l’honneur de la manifestation des lycéens et étudiants de Paris du 11 novembre 1940, une première plaque de marbre a été inaugurée, en haut des Champs-Elysées, en 1954, par le président de la République, René Coty, avec ces mots :

     

    EN HOMMAGE AUX LYCÉENS ET ÉTUDIANTS DE FRANCE QUI DÉFIÈRENT L’ARMÉE D’OCCUPATION NAZIE LE 11 NOVEMBRE 1940 AU PÉRIL DE LEUR VIE.

     

         Le 11 novembre 2010, une seconde plaque de marbre a été dévoilée par le Président de la République, Nicolas Sarkozy, sous l’Arc de Triomphe, avec ces autres mots gravés en lettres majuscules et minuscules :

     

    Le 11 novembre 1940 devant la tombe de l’Inconnu LES ÉTUDIANTS DE FRANCE manifestant en masse LES PREMIERS résistèrent à l’occupant.

     

           À très bientôt pour le prochain chapitre LXI (ou 61) : La Faculté de Droit de Paris sous l’Occupation (4/7)1942-1944.


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